La ville sensorielle existe-t-elle ? Oui, si l’on pense à Istanbul (carrefour et mille-feuille), Florence (concentré de formes), Fès (dédale odorant). Si la sensorialité résulte d’une longue interaction entre formes, cultures et histoires, on peut éviter, dans les quartiers et villes nouvelles, de fabriquer son opposé : des villes indifférenciées, insensitives.

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Or, comme l’écrivent les architectes Jacques Ferrier et Pauline Marchetti dans La possibilité d’une ville : « Parmi les cinq sens, celui de la vue a écrasé tous les autres ; alors que le toucher, l’ouïe, le goût, ou l’odorat ne sont jamais requis pour penser la ville d’aujourd’hui. L’urbanisme actuel est un urbanisme de géométrie, qui fabrique la ville en posant des lignes — routes, réseaux, infrastructures — et que chaque ligne sépare. L’urbanisme de géométrie fabrique des mondes urbains sans qualité. Il s’oppose à une représentation plus riche de la ville, qui intégrerait le temps, les saisons, les usages. »

Non sens(oriel)

Posée à Bordeaux, au bord de la jaune Garonne, l’édition 2014 de la biennale Agora illustre cette prépondérance donnée au géométrisme et à la vision, dans une accumulation de vidéos, maquettes, panneaux et une scénographie incongrue de cages métalliques remplies d’édredons blancs…

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Aucune sollicitation tactile. Pas design sonore, laissant le champ libre à un enchevêtrement confus de voix off. Au détour d’une travée, l’odorat est d’un coup stimulé par des volutes de chocolat chaud. Stimulus qui retombe comme un soufflé face aux laides maquettes réalisées dans cette matière comestible — et que l’on ne pouvait ici ni toucher ni goûter.

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Au premier étage, le changement d’ambiance est radical. Là tout est courbes, par un jeu de tentures qui encapsulent des mini salles de projection, à la façon d’un souk épuré où se croiseraient un tapis et des chaises de forme et couleur disparates. Comme un degré zéro de la mise en scène pour « laver » l’œil.

Liquide ville nouvelle ?

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Alors, pour faire part de la dimension sensible des villes, reste des maquettes où foisonnent arbres factices, façades en bois, terrasses végétalisées — comme si la ville nouvelle se rêvait en jardin suspendu de Babylone.

Reste aussi les paroles du commissaire d’Agora 2014, l’architecte urbaniste Youssef Tomé : « Le nouveau quartier de Brazza, à Bordeaux, ne s’inscrit pas dans un prolongement quelconque. C’est le début d’un autre système. C’est pour cela que je considère la Garonne comme le nouveau centre. La Garonne est grande, on a l’impression qu’elle vient de l’océan, même dans sa façon de fonctionner. J’ai vu ce paysage impressionniste qui offre un ailleurs. J’ai pris ce paysage et je l’ai prolongé, puis les bâtiments sont venus se poser dans ce paysage, ce qui est l’inverse de ce que l’on fait en général. Le paysage rentre par les lanières, jusqu’aux jardins privés, et donc jusqu’ à l’intime. À Brazza, j’essaye d’introduire un nouvel échange non pas avec le commerce, mais avec l’intime ».

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Prélude à un futur quartier sensoriel ? Réponse in situ d’ici quelques années.