Nouvelle vie, nouveau défi

En 1990, fortune faite après la revente de Go Sport, Florence et Daniel Cathiard acquièrent le prestigieux domaine de Pessac-Léognan, 78 hectares d’un seul tenant, à quelques encablures au sud de Bordeaux, produisant en moyenne 78 000 bouteilles de grand cru, en rouge et en blanc. Pourquoi se lancer dans une telle aventure en étant néophyte ? Comment affirmer une singularité gustative dans l’ombrageux monde du bordelais, où les grands crus sont aussi abondants que les averses en pays atlantique ?

Dans la mémoire affective de sa propriétaire, Smith Haut Lafitte, ce fut d’abord une image fugace, lors d’un premier voyage éclair à Bordeaux, au début des années 1980. L’image d’une clairière et des reflets des graves gunziennes nappant les rangées de vignes. L’image possible d’une nouvelle vie professionnelle, ancrée.
Dix ans plus tard, vient le temps du passage à l’acte. Anciens champions de ski, Florence et Daniel Cathiard s’arriment aux rives de Garonne. Et se fixent, en compétiteurs entrepreneurs, l’objectif de « redresser » le vignoble de Smith Haut Lafitte. « C’était une façon de nous inscrire aux racines de ce qui constitue une part du rayonnement de la France ».

Rêvéalité

Pour produire ses vins, les vignes du château ont la chance d’être exposées plutôt au nord — orientation favorable à une maturation indirecte, sous l’effet réfléchissant des cailloux de Graves —, sur une veine calcaire qui s’étire jusqu’aux grands crus Haut-Brion et La Mission Haut-Brion. « Nous n’avons pas besoin de forcer la chauffe de nos futs car nos raisins portent déjà, naturellement, ce fumé typique d’un sol minéral ».

Afin de façonner au plus près l’identité de ses vins, Smith Haut Lafitte est en effet l’un des trois châteaux du bordelais à posséder sa propre tonnellerie. « Notre tonnelier et notre directeur technique se rendent chaque année dans les forêts de chêne de la Sarthe et de la Loire pour y ‘goûter’ les grumes qui serviront à fabriquer nos futs ». Ou comment agir à l’intersection entre rêve et volonté, savoir et intuition, technicité et ressenti.

Climat ou génie ?

Dans les années exceptionnelles, celles où le vigneron laisse l’essentiel du travail à la nature, la technicité passe en mode mineur. En revanche, dans un cru « compliqué » comme celui de 2013, savoir et technique jouent un rôle de premier plan. Smith Haut Lafitte joue sur la « bio précision » à travers deux registres :
o Naturel, avec l’élevage des vignes-mères sur une île préservée de la Garonne, le labour à cheval des parcelles de blanc, le compost organique, la biodiversité stimulée par des haies et des taillis préservés.
o Technologique, avec l’imagerie satellite, l’étude des sols par induction électrique, une érafleuse préservant les baies, un tri optique informatisé.

Finesse

Florence Cathiard se voit plus en « passeuse » qu’en propriétaire d’un château inscrit dans l’histoire. Elle estime qu’il aura fallu vingt années d’efforts pour parvenir à des vins plus fins et plus complexes. « Ils sont précis, parfumés, ni verts en blanc ni confiturés en rouge. Nous cherchons cet équilibre dans l’attaque, avec plusieurs niveaux d’arôme, puis un milieu de bouche, plein, sans variation de densité, et enfin un final long, empli de rétro olfactions ».
Comme en art, la technicité doit s’effacer au profit de la sensation. À la différence que le vigneron compose avec des éléments qui lui échappent totalement (le climat) ou partiellement (le sol, la vigne, le cépage, la biodiversité).

Une fois atteint le sommet qu’ils s’étaient fixé, la quête des époux Cathiard consiste à maintenir ce niveau, quels que soient les aléas climatiques. Mais comme en tout ancien champion, un nouveau défi sommeille. Celui d’investir dans un nouveau terrain d’expression, sur la rive droite de la Garonne, pour éviter « d’être arrivée, car être arrivée, c’est être arrêtée ».

Au final

« Aux honneurs, je préfère les grands flacons. C’est la trace que j’aimerais laisser, en espérant qu’elle soit prolongée par nos petits-enfants ».