La quête de sens Résonances a débuté en 2012 par des rencontres avec des experts sensoriels. J’avais envie de comprendre de l’intérieur la pratique logique et sensorielle de leur art, avec ce sentiment précieux de se trouver à la source d’une maîtrise technique infusée de créativité. Tel est le cas de Dora Arnaud. Nez dans une société de fragrances, Dora conjugue une formation en chimie et une puissante mémoire sensorielle, instrument dont elle joue pour transcrire une intuition en parfum. Plongée dans un univers évocateur.

Droits réservés

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« À la fin de mes études à l’Isipca, j’ai eu la chance de parfaire ma formation durant trois ans et demi dans les laboratoires de mon employeur, à Genève et New York. Aujourd’hui , je travaille pour des marques internationales de luxe. J’ai toujours un carnet à portée de main pour noter mes idées. Il faut capter les intuitions au moment où elles se présentent, c’est notre ressource et notre patrimoine en tant que nez. Ensuite j’effectue des tris à travers mes différents types de carnets : notes sur des matières premières, sur des sensations culinaires, sur des associations d’idées et d’éléments.

Mon travail consiste à explorer de nouvelles matières premières sur la base de palettes olfactives, extraites d’éléments naturels (une tubéreuse par exemple), de molécules, de jus de base entre synthétique et naturel (une essence de muguet ou de gardénia). Il faut aussi rechercher, trouver de nouvelles matières à travers le monde, telles que des feuilles ou des bois venus d’Amazonie. Je traite ainsi près de mille produits via un orgue olfactif. Mais la palette ne fait pas le style.

De l’idée à la fragrance

Pour passer d’une palette de matières premières à un parfum, je crée d’abord un accord, avec un thème fort. C’est en quelque sorte le croquis préparatoire. Puis vient la phase de façonnage pour le rendre viable : envolée agréable, sillage correct, accroche dès les premières secondes… Si je perçois un manque, je vais chercher un autre accord, brioché à base d’orange, grillé à base de café ou de praline, retrancher une éventuelle fausse note.

Ce processus fonctionne par aller retour entre la conceptualisation initiale et la démonstration physique de la formule. Une fois que j’ai couché sur le papier une composition, les laborantins vont peser les matières et effectuer les essais.

La clé de la réussite réside dans le dosage, un peu comme en pâtisserie. Plus la palette olfactive est diversifiée, plus les techniques sont variées, plus le parfum sera complexe et différencié. Cela nécessite d’accumuler un savoir-faire et un imaginaire olfactif, une banque sensorielle intime.

Pistes créatives

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Si je devais donner corps à une idée abstraite telle que la confiance, je partirai vers l’univers de l’enfance, du soleil à travers l’essence de tiaré, j’utiliserais des senteurs de blé, de prairie, de champ.

Pour figurer le temps, je me servirais de notes boisées, de copeaux de chêne qui confèrent une structure durable. J’ouvrirais à des odeurs mystiques : le libanum, entre encens et épice ; des matériaux fugaces et volatils — vert de prairie, épices, poivre. Ce choc de matières, antinomiques, suggérerait le rapport parfois conflictuel au temps : en disposer, ou pas…

Au final, je dirais que la parfumerie dépasse les clivages pour toucher à l’universel. Sentir une odeur laisse le champ des possibles bien plus libre comparé à la vision. »